textes

De la ligne, sur le fil du rasoir

Boryana Petkova et Michail Mihailov ont momentanément lié leurs destins d’artistes à travers une exposition pensée comme un lieu de dialogue, où se confronterait une réflexion sur leurs usages respectifs des moyens mêmes de l’art : ici, bien davantage que le dessin depuis longtemps établi en pratique acculturée, la ligne dans toute sa primitivité. A lui seul, le livre d’artiste qu’ils ont conçu ensemble pourrait résumer leur démarche, en dépit ou plutôt à cause de son dépouillement extrême. Rappelons-en brièvement le principe : à distance, puisque Petkova vit et travaille à Paris et Mihailov à Vienne, d’après un repère établi au préalable et au millimètre près – l’un en marge droite, l’autre en marge gauche –, chacun a introduit un trait de crayon dans l’espace d’une suite de pages blanches dont il avait la charge. Par cette effraction qui passe d’une surface à l’autre, le trait se prolonge et se reprend, en franchissant ce qui pourrait, une fois toutes ces pages rapprochées et reliées ensemble par les bords opposés, ressembler au franchissement du pli central d’un livre par des coureurs se passant un témoin. De la sorte, les deux artistes annihilent ce creux de rupture – contre lequel les producteurs de livres se bagarrent depuis l’invention de cet objet –, qu’ils retournent comme on retournerait un gant et transforment en un lieu de contact, où transitent néanmoins des variations d’énergie et d’intensité, des dynamiques gestuelles.

 Entre tension et complémentarité, ce livre blanc conçu à quatre mains pourrait tenir lieu de blason à l’exposition Craving nothing, dont chacun des deux termes a été choisi – et dans cet ordre – par Boryana Petkova et Michail Mihailov pour être d’abord accolé, avec la nécessité de les monter en charnière dialogique et de les faire jouer ensuite, afin d’en combler l’espace typographique et sémantique. C’est aussi le sens des deux vidéos qui, dans l’accrochage de l’exposition telle qu’elle fut visible à la galerie Structura de Sofia, à l’été 2020, ouvraient et fermaient ce dialogue, d’une part sur la juxtaposition de leurs visages filmés en plan serré et fragmentaire, fixant chacun d’un œil le spectateur, et d’autre part sur la fusion de leurs corps imparfaitement capitonnés de tuniques blanches, s’étreignant et se disloquant dans le tournis de transes chorégraphiques données sur fond blanc, d’où émergent pourtant des trajectoires linéaires, au fil de séquences enregistrées en plan continu. Entre le livre et la performance filmée, à travers une série de pièces et de dessins frôlant l’installation ou la performance, Craving nothing propose une réflexion sur la ligne qui fait songer à ce que l’anthropologue Tim Ingold a souligné dans sa Brève histoire des lignes (Lines. A Brief History, 2007) : « Où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent, les hommes font des lignes, en marchant, en parlant ou en faisant des gestes » ; on pourrait allonger indéfiniment la liste : en chantant, en brodant, en produisant des plans, en écrivant, en dessinant…

Boryana Petkova et Michail Mihailov, eux aussi, font des lignes – parce qu’ils dessinent, bien sûr : l’une l’extrémité de ses doigts cherchant à atteindre voire dépasser une limite physique située en hauteur, comme tenue à bout de bras et presque hors d’atteinte ; l’autre des minons de poussière, de minuscules rebus ou des moisissures infra-minces qu’on croirait pouvoir toucher, mais qui se révèlent tissés de lignes de crayon dès qu’on s’en approche et qui se soustraient à toute préhension, définitivement cristallisés à la surface de grandes feuilles de papier posées à même le sol d’où émergent puissamment ces petites scories, prisonnières du visible. Surtout, Petkova et Mihailov tracent des lignes par lesquelles se conjugue leur désir commun et obsessionnel du dessin, quoique leurs moyens diffèrent en partie : chez Mihailov dont la maîtrise graphique renvoie aux mythes fondateurs d’Apelle, de Protogène ou de la fille de Dibutade, le trait est un moyen de convoquer la mimésis attachée à toute représentation, tandis qu’il est une voie ouverte vers la péremption du réalisme, chez Petkova qui propose d’en percevoir la gestualité fondatrice au risque de l’empêchement auquel elle oppose une énergie brutale. Car, au-delà et en-deçà de l’imitation dans laquelle la tradition académique a enfermé le dessin, Mihailov et Petkova explorent les ressources expressives de la ligne promise à son retour vers le trait comme phénomène ontologique, c’est-à-dire primitif et minimaliste, qu’il soit gras, épais ou, au contraire, de la finesse d’un cheveu. La machine à dessiner qu’a inventée Boryana Petkova le rappelle : accroché très en surplomb, le bras d’un mécanisme rudimentaire mais infatigable met en mouvement une feuille de papier, sur laquelle l’artiste tente de porter des coups de crayon, en sautant depuis le sol. Elle y parvient souvent, elle échoue aussi. Réussite, fatigue, ratage et rature : les traits débordent et maculent la blancheur de la cimaise, finissent par percer la feuille qui s’use et se déchire, de même que le défi et la fatigue mettent insensiblement l’artiste à l’épreuve. Le trait retrouve là ce qui le constitue essentiellement : la précarité de tout geste, le caractère entropique de l’énergie, la variabilité des intensités, la maîtrise relative des techniques et processus. De la sorte, la machine de Petkova à qui l’on doit aussi une sorte de déambulateur optique – montée sur un cadre à roulettes, c’est une paroi de verre sur laquelle sont collés des verres de lunettes produisant des effets de grossissement changeants pour voir avec les yeux des autres (et à travers leurs corrections dioptriques plus ou moins adaptées) – invite le spectateur à regarder autrement. In situ, la leçon de Boryana Petkova s’applique immédiatement à ses dessins classiques de fragments anatomiques (doigts, orteils, crânes) et aux dessins monumentaux et hyperréalistes de Michail Mihailov, constitués des petits déchets qu’échouent à ramasser ses propres machines à balayer : la poussière qui, telle une écume des jours, échappe à ses pelles largement trouées.

Les « machines célibataires » de Petkova et Mihailov, que Gilles Deleuze et Félix Guattari (L’Anti-Œdipe, 1972) auraient sans doute appréciées, incitent à s’interroger sur le sens et la finalité de la ligne entendue comme amont du dessin dont le trait est l’anatomie première, ainsi que le rappellent parallèlement les grandes toiles monochromes, dans le vaste champ blanc desquelles Petkova paraît avoir tracé une ligne aussi nette qu’elle est courte et tranchante. Dès qu’on la regarde de près, elle se met à rougeoyer, dans une sorte de saignement de lumière incandescente. En se décalant légèrement sur le côté, le spectateur découvre la véritable constitution de cette ligne : il s’agit d’une lame de rasoir enfoncée dans la toile, comme un coin dans une bille de bois. On pense aussitôt à la scène de l’œil blessé dans Un chien andalou de Luis Buñuel (1929) ou aux fentes des toiles lacérées par Lucio Fontana dans sa série Concetto spaziale (1949-1968), en regard desquelles Petkova déploie son geste. Quelles que soient ses finalités, le trait demeure une incision pratiquée à la surface d’un support, une intrusion dans un espace dont l’unité se trouve ainsi perturbée, avec le dessein d’ouvrir des aperçus sur des réalités microscopiques révélées comme autant de frictions infimes ou de minuscules conflits. C’est dans cet à rebours conscient de la grande tradition du dessin que se situent Boryana Petkova et Michail Mihailov ; c’est là qu’ils nous proposent de nous poster.

Bertrand Tillier ,  professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

BoryanaPetkova’betweenyouandyourself

MarionZilio writer, art critic and independent curator

How we look, how we recognize, how we notice what is happening around us?

 Boryana Petkova‘s video 2 hands drawing from 2017 ends with several phrases among which: “The way of seeing is a kind of touch” and “To see is a contact at a distance”. There exactly I find the artist‘s philosophy and her attempt to look (and the spectator together with her) beyond surface perception of a racing pace of present time. It is not only about looking of an eye but mainly about looking of mind and heart, as an alternative to an empty wandering of a glance, of inner blindness, of cut ties with simple rules and norms of living.

How we look, how we recognize, how we notice what is happening around us is at the root of Boryana Petkova‘s works. Looking is a strong tool equated to touching and the energy given by this physical act. The artist wants to draw different dimensions of looking – far from simple seeing. She tries to oppose to a mad rush of millions of images that we are daily surrounded with; to make us stop; to bring back our capacity to concentrate and recognize signals. Contemporary world is a machine for production of images but the speed of their appearance and their passing in front of our eyes like a fast paced cadence turns them into a kaleidoscope – beautiful, coloured, playful but without a possibility to see through beyond it.

 The way in which Boryana Petkova makes us change our own attitudes is by using the most fragile tools – pencil drawing, porcelain, glass, an ordinary moving image. To a high extent they represent instability, vulnerability and delicacy of vision. They are initial materials far from sophisticated and complex technology. This is by itself already a message and a warning – a kind of return to the initial, to an initial substance, a move to facilitate a change of our inner attitudes toward everything that surrounds us.

 In the video Link (up-down) through drawing there is an attempt for a dialogue, for an entering intimate spheres of the mind, where screaming is easier than trying to speak out loud. In IN VIVO the porcelain bleeds – there is an advantage taken of its fragility in the most brutal way but a comparison of material‘s thickness to that of human skin is an obvious reference to a world of animate objects. In Trying to touch the sky, 2019 and +220 cm, 2018 the author tries to overcome herself, as well as human nature in general with its inclination to undervalue, be distracted and miss the signs.

Boryana Petkova‘s hand is easily recognizable, no matter what kind of media she uses. A feeling of organic whole of idea, material and performance is found even in the smallest of objects. Her work is definitely distinguished for an original hand and without being placard or declarative, it performs a serious analysis, as well as it carries a powerful message to the world we live in.

Maria Vassileva  critique d’art, curator, directeur Structura gallery

Line.

The most laconic description of the drawing as a process is to leave a trace with a tool selected by the artist on a material specified for the artistic intervention. The drawing is the shortest and quickest way to visualize ideas, and in this sense, the spontaneous reaction leading to the appearance of lines on the drawing surface as well as the unintentional gesture, is sealed directly into the final result. The American anthropologist Ellen Dissanayake formulates the making of art as “the ability to shape and thereby exert some measure of control over the untidy material of everyday life ». For Boryana Petkova, drawing is an act of understanding the world, and not an artistic practice with particular media. She documents the drawing process from different points of view – physical movement of the hand and interaction with architecture and its surfaces, the sounds produced by the one who is drawing and the music derived of these sounds, or computer-modelled three-dimensional shapes, the specifics of observation in drawing, or briefly – Boryana analyses the line’s ability to follow the movement of thought. In one of his studies, the British professor Tim Ingold, presented the development of the idea of the line through Indian communication systems, along threads in fabrics and quipu, ancient ceramics, the sand drawings of the Australian tribe Walbiri, geographic maps, musical notation, the writing system and calligraphy, the pattern of connections that are used by research and genealogy and so on. In conclusion, one of his findings is that “the fragmented postmodern line does not progressively pass from one destination to another, but from one point of rupture to another. These points are not locations but dislocations, segments out of joint.” The hand that holds the pencil in Boryana’s works does not just draw lines on the white plate, it scours territories, creates paths, gives a meaning to surfaces, leaves traces of work in limited spaces, traces describing emotional states, traces of immediate reactions to the physical environment, traces of the effort to overcome borders. Along these routes, the artist tracks the possibility of restoring missing links or reflects on the cause of their loss in the context of an increasingly fragmented world.

Irina Batkova curator, artistique directeur Plus359 gallery

Les œuvres de Boryana Petkova proposent une nouvelle perception de l’espace si subtile qu’elles interrogent notre capacité à prêter y attention. Elles convoquent les liens entre les êtres et nos possibilités d’aller plus haut, d’avancer, pas à pas. Une vidéo montre des mains qui se rencontrent en dessinant. Une tension émane de ses sculptures, entre force et fragilité, une envie de toucher dont il faudrait se méfier. Elles renvoient aux relations qui peuvent si facilement se détendre ou se briser, suggèrent la distance et la proximité. L’artiste intervient dans l’architecture pour donner la sensation d’une ascension poétique, d’un certain trouble et en même quasi imperceptible. Ses dessins de mains, à différentes hauteurs, surgissent comme des présences, fantômes de ces premières pièces. Boryana Petkova invite à prendre conscience de chaque geste, comme une étape pour accéder plus loin et toucher nos limites. Ses œuvres contiennent du temps, un potentiel changement. Ses installations in situ, qui surélèvent l’espace, provoquent un basculement de nos points de repères. Par ces insertions quasi invisibles dans l’architecture, intérieur et extérieur, l’artiste nous amène prendre le temps de regarder : une métaphore du soin qu’on peut apporter à chaque moment de la vie pour leur donner toute leur importance. En nous mesurant à l’espace, nous nous mesurons à l’autre. Ses œuvres se relient ensemble par leur transparence, finesse et préciosité et nous convient à des allers-retours, du sol jusqu’au plafond.

Pauline Lisowski

La relation du dessin à l’espace et au corps est au centre de la pratique de Boryana Petkova. Pour elle, le dessin est comme un horizon des possibles et sert d’outil de dépassement de soi et d’exploration. Elle appréhende le dessin dans sa multidimensionnalité, cherchant aussi bien à en décrypter l’essence sonore, le volume, que les limites. Elle s’astreint souvent à travailler sous contrainte pour pousser son expression plus loin. Loin de contrôler le dessin, elle le laisse la modifier. Son langage minimaliste est à l’affût du moindre instant où le dessin bifurque, sort de lui-même pour signifier davantage. C’est un peu comme si elle le prenait à contrepied… comme si ses dessins en creux révélaient autre chose, pointaient du doigt ce qu’on a tendance à ne pas regarder ou à sous-estimer.

Clélia Coussonet independent curator, art editor, writer